Art par Florencia Cano Lanza

Publié le par l'écume des jours

Caractéristiques de l’art

Le mot "art" a un sens très large : c'est un ensemble de procédés visant à produire un résultat. Il désigne donc l'art culinaire, médical, etc. autant que les beaux-arts. Pour cerner le sens de ce mot, ce qu'il y a de spécifique en lui, on le distingue souvent de la nature (considérée comme un autre mode de production des êtres) et de la science (considérée comme pure théorie par opposition au faire de tout art en général).

Voyons si ces distinctions nous apprennent quelque chose.

  Art et nature

L’art s’oppose à la nature comme l’élaboré s’oppose au donné. L’objet naturel est produit par une cause naturelle. Celle-ci peut être physique et/ou chimique, biologique ; l’objet élaboré est donc différent de l’instinct.

Caractère de l’instinct :

il est inné, transmis biologiquement

il est inconscient, comme un automatisme.

L’instinct est donc une force innée et inconsciente, qui détermine les mouvements de l’animal. Cette force amène l’animal à répéter les mêmes gestes, répétitions qui s’oppose à l’art. Cette répétition ne fait apparaître aucun progrès. L’instinct est sûr : une araignée ne rate jamais sa toile. L’instinct met en œuvre une causalité nécessaire, mécanique, un enchaînement de causes et d’effets : le déterminisme. Toutes les actions animales sont déterminées, s’opposant ainsi à la liberté de l'artiste (prévisibilité, absence de liberté).

L’objet de l’art doit donc être produit par un être conscient (différent d’instinct), intelligent et libre.

L’homme se représente l’objet de l’art avant de la produire. Il n’y a pas d’art sans cette faculté d’anticipation. L’objet existe d’abord dans la conscience, sous forme idéale (conscience de l’artisan par exemple). Ces formes idéales déclenchent une action volontaire. La causalité est finale (différente de mécanique, d’instinctive). Il s’agit de trouver les moyens les plus efficaces pour réaliser l’objet dont on a l’idée : ce sont les moyens techniques :

  • un ensemble de règles, de procédés permettant d’élaborer l’objet. La pratique s’apprend (dans le temps) par la maîtrise (différent d’innée). C’est une astreinte à des exercices répétés et qui permettent de progresser (différent d’instinct, de sûreté).

On peut donc distinguer :

  • Animal > instinct > causalité mécanique > instinct réalisé
  • Homme > intention > causalité finale > volonté > causalité mécanique > objet

Chez l’homme, l’objet précède la cause, l’action ; chez l’animal, l’objet suit la cause.

1.Première conséquence : l’art consiste à faire, mais exige surtout de bien faire (différent d’instinct).

2.Seconde conséquence : cette manière de faire varie selon les métiers, les individus et les époques : l’art est une marque distinctive se rapportant à son auteur : il exprime son auteur, son école, son époque, etc.

  Art et science

La science appartient au domaine théorique (idée, pensée, savoir). La science pense le monde ; au contraire, l’art appartient au domaine pratique : action, agir sur la matière, sur le monde extérieur.

L’art exige cependant un savoir et donc comporte un domaine théorique ; le savoir faire, connaissances au service de la transformation de la matière.

L’art consiste à faire acquérir au corps des mouvements nouveaux, qu’il n’accomplit pas naturellement ; il change et modifie le corps (danse, musique, etc.). Il est modifié pour s’adapter à des instruments extérieurs.

L’art fait acquérir au corps des habitudes, gestes accomplis sans qu’intervienne la volonté. Le virtuose, par sa maîtrise technique, ne fait plus que jouer. L’artiste obtient une nouvelle nature, en plus de celle qui lui est donné à la naissance.

Conséquence : la diversité des arts et des métiers est irréductible. Les arts changent entièrement selon leur objet, ils sont incompatibles : la spécialisation est absolument nécessaire.

Qu’en est-il de la science ?

Pour Descartes, dans Les Règles pour la direction de l’esprit, on peut faire plusieurs sciences en même temps, par la méthode : la raison est toujours la même quelle que soit la science que l’on étudie, et quel que soit l’objet étudié ; l’objet ne change pas la raison (plus on progresse dans une science, plus on progresse dans les autres arts, ou plus on progresse dans un art, plus il faut renoncer aux autres).

Selon Descartes, toutes les sciences se réduisent à une seule science, à une seule méthode.

  • la méthode cartésienne, opérations de l’esprit :
    • intuition de principes simples ;
    • déduction de connaissances de plus en plus complexes ;
    • revue des termes.

Dans les sciences, on n’acquiert pas d’habitudes. On détruit toutes les habitudes de la pensée : préjugés, opinions, pour retrouver la nature première de la raison, sa « lumière naturelle. »

  Différence entre l’artisan et l’artiste

  • Première différence :

-l'apprentissage : il peut être entièrement appris. L’artisanat applique des techniques déjà établies, connues, transmises par des prédécesseurs sous formes de règles formulables et communicables. Première qualité de l’artisan : l’habileté.

-l’art de l’artiste ne peut entièrement être acquis par des études et un apprentissage :

l’artiste doit cependant acquérir des techniques (virtuosité et maîtrise dans les techniques d’un art). l’art s’accommode de contraintes.

Mais l’apprentissage ne suffit pas : chacun peut écrire un poème ; mais on ne peut apprendre à écrire un beau poème ; il faut une disposition particulière, un talent spécifique, un génie inné. Il y a ainsi deux sortes de règles : techniques scolaires (qui viennent de l’école et qui sont nécessaires) ; règles du génie (inconscientes), que l’artiste ne peut expliquer ou formuler en mots et ne peut donc enseigner. Par exemple, pour Kant, il n’y a de génie que dans l’art (et pas dans la science).

  • deuxième différence :

Art de l’artisan : vise l’utilité, i.e. il n’a pas sa fin en lui-même, mais moyen en vue d’une fin extérieure, donner à l’objet une forme en vue d’une fin ; la fin commande la forme.

Art de l’artiste : pas d’utilité en soi. L’œuvre est sa propre fin. Mais certaines œuvres ont un côté utilitaire et un côté esthétique (architecture : utilité et esthétique).

Pas de fin matérielle, ne nous permet pas de satisfaire nos besoins vitaux : l’art dépasse la vie biologique ; il a une portée métaphysique, dépasse la nature et la vie naturelle.

L’art n’a pas non plus de fin intellectuelle (instruire, etc.) ni morale...

  • Troisième différence :

L’artisan peut se représenter entièrement l’objet qu’il va réaliser. On parle de fabrication (différent de création) : transformation de la matière en vue d’un modèle déjà prévue : pas d’imprévisible.

L’artiste utilise les règles du génie, en plus des règles scolaires. Ces règles du génie sont inconscientes. L’artiste a des intentions, sans être capable de se représenter précisément son œuvre avant de la produire. Il découvre son œuvre à mesure qu’il la crée : l’œuvre d’art est imprévisible pour le spectateur et pour l’artiste lui-même. Valéry : plus une œuvre surprend son auteur, plus elle est importante.

Ce n’est plus du domaine de la fabrication, mais de la création : l’œuvre rompt avec ce qui existe antérieurement. Il y a plus dans l’œuvre finie que dans l’œuvre de départ.

Art de l’artiste : création d’une œuvre qu’on ne peut pas expliquer par les seules règles techniques (scolaires), et qui pour cela est absolument surprenante.

  Description d'une œuvre d'art

  • L'œuvre d'art est le résultat d'une activité humaine productrice, d'une création de l'artiste qui n'est jamais une simple reproduction mais représentation dans l'élément de la permanence qui manifeste un point de vue, un style ou une manière: le regard de l'artiste devient l'essentiel: dans l'œuvre d'art le moi de l'artiste se reconnaît comme déployé dans l'extériorité, rendu sensible (lire Hegel, Esthétique PUF p.20). Tout comme les objets techniques.
  • L'œuvre d'art est une réalité sensible : ce n'est pas une réalité conceptuelle (on ne peut déduire la beauté du concept d'un objet).
  • La réalité matérielle de l'œuvre d'art (ses propriétés) n'explique pas sa nature artistique qui est une réalité d'une nature différente.
  • L'œuvre d'art que nous voyons ou entendons nous donne à voir autre chose que ce que nous voyons ou entendons.

  Classification des arts

Peut-on classer les arts, et selon quel critère ?


A présent que nous possédons quelques critères distinctifs de l'activité artistique, il nous faut nous demander quelle est la nature du beau produit par l'art.

 L'esthétique

L’esthétique (du grec aisthèsis, « sensation ») est la partie de la philosophie qui a pour objet l’essence et la perception du beau. Elle étudie le jugement et les émotions esthétiques, ainsi que les différentes formes de l'art.

L'esthétique est ainsi une théorie du Beau ; deux aspects fondamentaux peuvent être particulièrement remarqués :

  • l'esthétique est une théorie qui se veut science normative, à côté de la logique et de la morale (d'après les valeurs humaines fondamentales : le vrai, le bien, le beau). Elle est donc une théorie d'un certain type de jugements de valeur qui énonce les normes générales du beau.
  • l'esthétique est aussi une métaphysique du Beau, qui s'efforce de dévoiler la source originelle de toutes beautés sensibles : reflet de l'intelligible dans la matière (Platon), manifestation de l'idée (Hegel), beau naturel et beau arbitraire (humain), etc.

Mais ce caractère métaphysique et souvent dogmatique de l'esthétique peut être remplacé par une philosophie de l'art, où il s'agit de tirer les règles de l'art de l'action créatrice même, au lieu d'imposer des constructions a priori de ce qu'est le beau. Dans ce cas, la philosophie de l'art est une réflexion sur les procédés techniques élaborés par l'homme, et sur les conditions sociales qui font tenir pour artistique un certain type d'action.

 Les théories du beau

  • beau, expression du bien (Platon)
  • manifestation de l'idée (Hegel)

 Le jugement de goût

Le terme "esthétique" a été créé par Baumgarten, titre de son Aesthética. Cet ouvrage traite du goût et de sa formation, i.e. des appréciations d'art chez un individu, et définit le beau comme la perfection saisie par les sens.

Le jugement esthétique est un jugement singulier que nous tenons pour universel. La difficulté est de savoir comment un tel jugement est possible. Comment pouvons-nous exprimer un tel jugement qu'aucune règle logique ne peut valider ?

Les conditions de l'art

Conditions psychophysiologiques

La sensibilité est le point de départ du jugement esthétique : il y a une sensualité esthétique de tous les sens, un besoin d'exercice qui se remarque déjà chez l'enfant. Même du point de vue de la connaissance, Aristote évoque la jouissance des sens dans l'acte de connaître : "Tous les hommes ont, par nature, le désir de connaître ; le plaisir causé par les sensations en est la preuve, car, en dehors de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes, et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles." (Métaphysique, livre A). Il ne faut donc pas réduire l'esthétique seulement à l'art, mais bien y inclure l'ensemble des opérations perceptives humaines.

Conditions sociales

  • Transhistoricité de l'oeuvre d'art.

Définition de l’art

Tentons maintenant une synthèse de ce qui précède. (Manière particulière de faire qui suppose une volonté soutenue (différent d’instinct bref), un apprentissage permanent, une attention particulière, un effort.)

Sujets de dissertation

  • L'œuvre d'art a-t-elle quelque chose à nous dire ?
  • L'œuvre d'art doit-elle être belle ?
  • L'art est-il le règne de l'apparence ?
  • Qu’est-ce qui distingue l’œuvre d’art de toute autre production humaine ?
  • Peut-on tirer une jouissance esthétique de ce que l'on ne comprend pas ?
  • Une œuvre d'art est-elle un objet sacré ?
  • Sans l'art, parlerait-on de beauté ?
  • Où commence et où finit l'art ?
  • Une œuvre d'art peut-elle être belle?
  • L'art doit-il imiter la nature ?
  • Une oeuvre d'art peut-elle n'avoir aucun sens ?
  • L'art est-il un jeu ?
  • Faut-il chercher une utilité aux oeuvres d'art ?
  • L'art est-il réductible à la technique ?
  • Peut-on convaincre quelqu'un de la beauté d'une oeuvre d'art?
  • Peut-on s'accorder sur l'art?
  • L'art révèle-t-il quelque chose de réél ?
  • L'art nous éloigne t'il du réel ?

Textes d'étude

SOCRATE: Le plus grand des méfaits de la poésie, nous ne l'en avons pas encore accusée: c'est qu'elle est capable de contaminer même les sages, à l'exception de quelques-uns en très petit nombre; (...) les meilleurs d'entre nous, quand ils entendent Homère, ou tel autre parmi les tragiques, imiter un héros qui est dans le deuil, qui remplit de ses lamentations une longue tirade ou qui, en chantant, se frappe la poitrine, ils y trouvent, tu le sais bien, du plaisir, ils se laissent aller, ils suivent le mouvement, ils s'associent aux émotions exprimées, ils louent gravement comme un bon poète celui qui a provoqué chez nous les émotions les plus fortes.

GLAUCON: Je le sais bien! Et comment en serait-il autrement?

SOCRATE: Mais, quand un chagrin personnel survient à tel d'entre nous, réfléchis-tu en revanche que nous nous parons de l'attitude contraire, si nous sommes capables de garder notre calme et de nous résigner? dans la conviction que cela est d'un homme, tandis que la manière d'être que nous louions alors est d'une femme?

GLAUCON: J'y réfléchis, dit-il.

SOCRATE: Est-elle donc de mise, repris-je, cette louange? est-il de mise, qu'en voyant un homme se comporter d'une façon dont on ne voudrait pas se comporter soi-même, dont au contraire on aurait honte, on n'en soit pas dégoûté, mais qu'au contraire, on s'y plaise et qu'on la loue?

GLAUCON: Non, par Zeus, dit-il, cela n'est pas raisonnable.

Platon, La République - Livre X

Bibliographie indicative

  • Ion, Platon
  • Le Banquet, Platon
  • Philèbe, Platon
  • La poétique, Aristote
  • Les beaux-arts réduits à un même principe, Charles Batteux
  • Recherche philosophique sur l'origine du beau et du sublime, Edmund Burke
  • Æsthetica, Baumgarten
  • Essais esthétiques, Hume
  • Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, Schiller
  • Ecrits sur l'art, Goethe
  • Observations sur le sentiment du beau et du sublime, Kant
  • Critique de la faculté de juger, Kant
  • Esthétique, Hegel
  • Le Monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer
  • La Naissance de la tragédie, Nietzsche
  • Histoire de l'art, Elie Faure
  • Phénoménologie de l'expérience esthétique, M. Dufrenne
  • L'Œil et l'Esprit, Merleau-Ponty
  • Chemins qui ne mènent nulle part, Heidegger

Nous présentons ici des articles écrits par Evelyne Buissière, professeur de philosophie en classes préparatoires de lettres, au lycée Champollion de Grenoble. Elle a bien voulu mettre en ligne l'intégralité des cours qu'elle a rédigés pour un cours sur l'Art en philosophie, thématique qui était au programme du concours d'entrée à l'ENS Lyon en 2004.

Itinéraire philosophique

Réfléchir sur l’art suppose bien sûr la connaissance de certaines œuvres d’art. Mais notre propos n’est pas celui du critique d’art, ni celui de l’historien d’art, encore moins celui du psychologue. C’est pourquoi, les analyses d’œuvres, les théories sociologiques, psychologiques et psychanalytiques de l’art ne seront abordées qu’en passant, à l’occasion d’analyses philosophiques. Elles sortent de notre domaine et de notre compétence. Ce qui nous intéresse, c’est le statut philosophique de l’art.

En quoi un objet d’art mérite-t-il que le philosophe s’intéresse à lui ? En quoi est-il un objet particulier qui ne satisfait pas seulement un goût social, un désir de se divertir, ou tout autre motivation qui tomberait sous l’analyse du sociologue ou du psychologue mais sur laquelle nous en tant que philosophe, nous n’aurions pas grand-chose à dire. C’est donc la signification philosophique de l’art qui nous intéresse et ce sera l’objet du premier cours. Pourquoi la philosophie doit-elle s’intéresser plus particulièrement à l’art et ne pas le considérer comme un innocent passe-temps ? Et pourquoi l’homme en général trouve-t-il avec l’art une satisfaction essentielle pour son humanité ? Telles sont les deux questions qui structureront notre réflexion en deux grands moments.

La signification philosophique de l’art

Dans ce premier cours, nous allons tenter de voir en quoi l’œuvre d’art est un objet philosophique particulier et comment la philosophie a pu interpréter l’art. C’est la relation de l’esthétique à l’art et de l’esthétique à la philosophie qui peut nous permettre de comprendre en quoi l’art est un objet de réflexion essentiel pour la pensée. De Platon qui refusait tout statut philosophique à l’art jusqu’à Heidegger qui semble l’élever au-dessus de la philosophie comme ce qui peut nous mettre en présence de l’être, l’art est interprété dans son sens. Mais de telles interprétations n’ont-elles pas tendance à remplacer l’œuvre par son sens conceptuel, n’est-ce pas une façon d’oublier l’œuvre ? De plus, que nous dit la philosophie d’elle-même lorsqu’elle interprète l’art ? Il est difficile de traiter de l’art sans aborder le statut de l’esthétique en général, c’est-à-dire celui d‘un rapport immédiat de soi à soi de la conscience. Le rapport de l’art à la vérité est ici central : appartient-il à la philosophie ou à l’art de nous dire le vrai ? Nous interrogerons donc l’art dans sa dimension théorique.

Dans ce cours, nous nous appuierons principalement sur les pensées de Platon, de Hegel, de Nietzsche et de Heidegger.

L’art et la liberté humaine

Dans un second temps, nous nous interrogerons sur la portée pratique des œuvres d’art. Que gagne l’homme à travers l’art ? Pourquoi créer des œuvres ? L’œuvre n’est-elle pas un moyen pour l’homme de réconcilier sa sensibilité et son intelligence, une façon d’exprimer sa liberté et de la réaliser ? L’art peut apparaître comme un outil de libération pour l’homme. Mais n’est-ce pas une bien douce illusion que celle qui confie à l’art une mission peut-être plus efficacement prise en charge par l’action politique ? Nous analyserons dans ce second temps le rapport de l’art et de la liberté humaine avec l’aide d’Aristote, de Kant, de Schiller et d’Adorno.

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Problématiques et sujets de réflexion

  • Art et beau : une œuvre d’art doit-elle être nécessairement belle ?
  • Art et imitation : l’œuvre imite-t-elle la réalité ?
  • Art et création : l’œuvre d’art est-elle une preuve de la liberté ?
  • Art et Histoire : peut-on comprendre une œuvre par son époque ?
  • Art et langage : l’art est-il une forme de langage ?
  • Art et morale : l’art est-il affranchi de toute règle morale ? A-t-on le droit de censurer certaines œuvres ?
  • Art, Emotion, Jugement : l’œuvre peut-elle se définir par l’émotion artistique ou par le jugement esthétique ?
  • Art, perception et signification : l’œuvre est-elle un objet perçu ou un sens compris ?
  • Art et artiste : à quoi servent les artistes ? Une œuvre peut-elle se comprendre par son auteur ?

 

 

art : 6 expressions contenant le mot art
 
Art abstrait
Sens Art qui ne cherche pas à représenter le visible ; art non figuratif. [Beaux-arts].



Arts décoratifs
Sens Arts de la décoration (peinture, sculpture, tapisserie...) [Beaux-arts].



Arts martiaux
Sens Sports de combat et de défense d'origine japonaise. [Sports].

 



 

Arts ménagers
Sens Technique d'entretien de l'intérieur, de la maison.



C'est l'enfance de l'art
Sens Très simple à faire.

 

Art : 15 synonymes. Synonymes adresse, astuce, compétence, cuisine, don, gastronomie, génie, habileté, littérature, manière, méthode, métier, moyen, savoir-faire, technique.


art, nom masculin

Sens 1 Expression par des créations humaines d'un idéal esthétique. Anglais art

Sens 2 Ensemble des oeuvres artistiques d'un pays, d'une période. Ex L'art grec. Anglais art
Sens 3 Ensemble des règles et techniques d'une activité professionnelle ou autre. Ex L'art de la pêche à la carpe. Synonyme savoir-faire Anglais art

 

Sens 4 Talent, habilité, manière de faire. Ex L'art de

 

faire passer ses idées. Synonyme adresse

 

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Nous présentons ici des articles écrits par Evelyne Buissière, professeur de philosophie en classes préparatoires de lettres, au lycée Champollion de Grenoble. Elle a bien voulu mettre en ligne l'intégralité des cours qu'elle a rédigés pour un cours sur l'Art en philosophie, thématique qui était au programme du concours d'entrée à l'ENS Lyon en 2004.

Itinéraire philosophique

Réfléchir sur l’art suppose bien sûr la connaissance de certaines œuvres d’art. Mais notre propos n’est pas celui du critique d’art, ni celui de l’historien d’art, encore moins celui du psychologue. C’est pourquoi, les analyses d’œuvres, les théories sociologiques, psychologiques et psychanalytiques de l’art ne seront abordées qu’en passant, à l’occasion d’analyses philosophiques. Elles sortent de notre domaine et de notre compétence. Ce qui nous intéresse, c’est le statut philosophique de l’art.

En quoi un objet d’art mérite-t-il que le philosophe s’intéresse à lui ? En quoi est-il un objet particulier qui ne satisfait pas seulement un goût social, un désir de se divertir, ou tout autre motivation qui tomberait sous l’analyse du sociologue ou du psychologue mais sur laquelle nous en tant que philosophe, nous n’aurions pas grand-chose à dire. C’est donc la signification philosophique de l’art qui nous intéresse et ce sera l’objet du premier cours. Pourquoi la philosophie doit-elle s’intéresser plus particulièrement à l’art et ne pas le considérer comme un innocent passe-temps ? Et pourquoi l’homme en général trouve-t-il avec l’art une satisfaction essentielle pour son humanité ? Telles sont les deux questions qui structureront notre réflexion en deux grands moments.

La signification philosophique de l’art

Dans ce premier cours, nous allons tenter de voir en quoi l’œuvre d’art est un objet philosophique particulier et comment la philosophie a pu interpréter l’art. C’est la relation de l’esthétique à l’art et de l’esthétique à la philosophie qui peut nous permettre de comprendre en quoi l’art est un objet de réflexion essentiel pour la pensée. De Platon qui refusait tout statut philosophique à l’art jusqu’à Heidegger qui semble l’élever au-dessus de la philosophie comme ce qui peut nous mettre en présence de l’être, l’art est interprété dans son sens. Mais de telles interprétations n’ont-elles pas tendance à remplacer l’œuvre par son sens conceptuel, n’est-ce pas une façon d’oublier l’œuvre ? De plus, que nous dit la philosophie d’elle-même lorsqu’elle interprète l’art ? Il est difficile de traiter de l’art sans aborder le statut de l’esthétique en général, c’est-à-dire celui d‘un rapport immédiat de soi à soi de la conscience. Le rapport de l’art à la vérité est ici central : appartient-il à la philosophie ou à l’art de nous dire le vrai ? Nous interrogerons donc l’art dans sa dimension théorique.

Dans ce cours, nous nous appuierons principalement sur les pensées de Platon, de Hegel, de Nietzsche et de Heidegger.

L’art et la liberté humaine

Dans un second temps, nous nous interrogerons sur la portée pratique des œuvres d’art. Que gagne l’homme à travers l’art ? Pourquoi créer des œuvres ? L’œuvre n’est-elle pas un moyen pour l’homme de réconcilier sa sensibilité et son intelligence, une façon d’exprimer sa liberté et de la réaliser ? L’art peut apparaître comme un outil de libération pour l’homme. Mais n’est-ce pas une bien douce illusion que celle qui confie à l’art une mission peut-être plus efficacement prise en charge par l’action politique ? Nous analyserons dans ce second temps le rapport de l’art et de la liberté humaine avec l’aide d’Aristote, de Kant, de Schiller et d’Adorno.

Problématiques et sujets de réflexion

  • Art et beau : une œuvre d’art doit-elle être nécessairement belle ?
  • Art et imitation : l’œuvre imite-t-elle la réalité ?
  • Art et création : l’œuvre d’art est-elle une preuve de la liberté ?
  • Art et Histoire : peut-on comprendre une œuvre par son époque ?
  • Art et langage : l’art est-il une forme de langage ?
  • Art et morale : l’art est-il affranchi de toute règle morale ? A-t-on le droit de censurer certaines œuvres ?
  • Art, Emotion, Jugement : l’œuvre peut-elle se définir par l’émotion artistique ou par le jugement esthétique ?
  • Art, perception et signification : l’œuvre est-elle un objet perçu ou un sens compris ?
  • Art et artiste : à quoi servent les artistes ? Une œuvre peut-elle se comprendre par son auteur ?

Nous présentons ici des articles écrits par Evelyne Buissière, professeur de philosophie en classes préparatoires de lettres, au lycée Champollion de Grenoble. Elle a bien voulu mettre en ligne l'intégralité des cours qu'elle a rédigés pour un cours sur l'Art en philosophie, thématique qui était au programme du concours d'entrée à l'ENS Lyon en 2004.

Peut-être est-ce là la question préliminaire à toute réflexion philosophique : en quoi la pensée a-t-elle le devoir de s'attarder sur tel objet, de séjourner en lui et de se repenser elle-même à travers lui ?

A propos de l'art, cette question s'impose puisque, de fait, une bonne partie de la tradition philosophique, suivant les traces de Platon, s'évertue à nous répéter que l'art n'est pas digne d'être objet de réflexion philosophique, qu'il est même l'anti-thèse de la philosophie et qu'à ce titre, tout esprit désireux de bien penser ne peut que se détourner des séductions sensibles que les œuvres d'art sèment sur le difficile chemin de l'ascèse philosophique :

  • La philosophie se définit comme une recherche intellectuelle des principes intelligibles et universaux, comme une entreprise spéculative de construction d'une intelligibilité globale
  • L'art au contraire est création d'objets concrets et particuliers.

L'art a ainsi longtemps été dévalué par la philosophie ou ignoré : l'œuvre d'art était comprise par Platon comme une imitation de moindre valeur ontologique. La sensibilité par laquelle l'art nous est accessible était identifié à la sensualité, aux sens. L'œuvre est bien un objet d'abord appréhendé par les sens.

Dans une telle perspective, en quoi la philosophie trouve-t-elle un intérêt à réfléchir à l'art, à s'approprier l'art comme un objet philosophique ?

  • Avec l'art, la philosophie éprouve sa capacité à penser le particulier : l'objet d'art est un objet entièrement particularisé puisqu'il est unique. Est-il pensable dans la particularité qui le définit comme objet d'art ou bien la réflexion philosophique laisse-t-elle échapper ce qui est l'essence de l'objet d'art ?
  • En réfléchissant sur l'art, la philosophie tire au clair le rapport de l'activité de la pensée avec l'esthétique, rapport dont il est fondamental d'avoir une vision nette si l'on veut être au clair sur notre propre conception de la philosophie. La philosophie est communément définie comme une recherche des premiers principes. Elle participe de la recherche discursive propre aux sciences puisqu'elle se déploie dans des discours enchaînant des raisonnements (ces longues chaînes de raisons évoquées par Descartes).

Mais dans le même temps, la philosophie n'est pas comme une science qui vit dans la juxtaposition et l'incomplétude des discours qu'elle produit. Elle entretient un rapport particulier au sujet qui la pratique en qu'elle lui permet de penser réflexivement sa propre activité et lui-même, c'est-à-dire qu'elle constitue l'unité cohérente de la conscience de soi (ou plus modestement, une conscience de soi qui vise une cohérence). Toute conscience de soi est réflexive et se saisit dans une unité. Cette saisie de soi par soi ne peut être purement discursive car la discursivité est toujours partielle. Elle doit idéalement être immédiate, globale. Bien des philosophies expriment cette idée en faisant culminer la pensée dans une identité de l'esprit au vrai (pour Aristote, penser c'est s'immortaliser dans la mesure du possible, pour Spinoza, nous vivons et expérimentons que nous sommes éternels....). Retenons simplement l'idée que la possibilité d'une saisie immédiate de soi par soi opérée par la conscience est ce qui distingue la philosophie de la science. Saisie qui, bien sûr, doit être articulée sur une activité discursive sinon, la philosophie serait une forme de mysticisme. Cette saisie immédiate est de nature esthétique (l'esthétique s'oppose donc au discursif comme l'immédiat à la médiation).

L'esthétique est toute forme de saisie immédiate et intuitive d'un contenu. Kant nommera « esthétique transcendantale » la première partie de sa Critique de la Raison Pure dans laquelle il élabore une théorie de la sensibilité. La sensibilité n'est pas comprise par Kant comme une faculté inférieure à l'intelligence, comme de l'intelligence obscurcie. Elle est une faculté ayant sa dignité et son fonctionnement propre, une faculté essentielle à la construction d'une pensée conceptuelle.

En 1750 Baumgarten publie un ouvrage intitulé « Esthétique théorique ». Il y soutient la possibilité d'une science du sensible : « L'esthétique est la science de la connaissance sensible. ». Il y a donc une connaissance sensible et non seulement des illusions sensibles et cette connaissance sensible est objet d'une théorisation.

La théorisation d'une esthétique est le préalable à une réelle théorie philosophique de l'art. En effet, si la sensibilité est une faculté inférieure, si toute saisie immédiate est dévaluée par rapport au discursif, l'œuvre d'art dans sa particularité, en tant qu'elle est saisie par les sens, n'a que le statut d'un objet sensible, c'est-à-dire un statut inférieur. L'art ne peut en aucun cas permettre d'accéder à une vérité. Il reste toujours subordonné et n'a pas de sens véritable pour la pensée. Au contraire, si l'esthétique occupe une place tout aussi importante que celle de la pensée discursive dans l'accès au vrai, l'objet d'art devient le corrélat d'une saisie esthétique égale en dignité et en importance à la saisie conceptuelle, voire supérieure de par son immédiateté. Et surtout, si la philosophie parvient à conférer un statut à la saisie de l'œuvre d'art, elle fonde la possibilité d'une saisie esthétique en général et justifie ainsi sa différence d'avec la pensée scientifique.

Ce qui est en jeu dans l'esthétique et dans une théorie philosophique de l'art c'est donc autant le statut de l'objet d'art, de l'activité artistique que celui de la philosophie. Doit-on penser dans l'activité de la conscience une part d'esthétique, une relation immédiate de soi à soi ou bien la conscience n'est-elle que médiations, que processus discursif ? Le risque dans le second cas est de faire de la philosophie une simple méthode calquée sur la science dont les médiations sont d'ailleurs bien mieux construites et plus rigoureuses que celles que la philosophie peut construire. Inversement, si l'on donne trop de place à l'esthétique, on risque de tomber dans une conception mystique de la conscience comme présence immédiate de soi à soi et comme saisie intuitive du vrai dans cette intériorité immédiate. On verra ce glissement vers le mysticisme à l'œuvre avec Heidegger.

Walter Benjamin dans Le concept de Critique esthétique dans le romantisme allemand, met au fondement de la construction d'une l'esthétique « La pensée se réfléchissant en elle-même dans la conscience de soi. ». De fait, le romantisme allemand qu'il analyse va sacraliser l'art et voir en l'œuvre d'art et surtout en la poésie la voie royale pour accéder à l'absolu : une poésie totale qui inclut même la critique d'elle-même.

Schlegel écrit, cité par Benjamin « L'essence du sentiment poétique réside peut-être dans la faculté de s'affecter uniquement à partir de soi-même. » Novalis, cité dans l'ouvrage de J.M. Schaeffer, L'Art de l'Age Moderne, écrit :

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